Sur la question du succès lié ou pas au genre, la réponse de l’histoire de l’art s'avère implacable. Oui, le succès semble être genré, et la preuve, selon Mierle Ukeles Leiderman, aucun de ses trois “héros”, Pollock, Duchamp ou Rothko, ne changeaient les couches de leurs bébés !? Mettaient-ils la machine à laver le linge à 17h, tout en partant au galop récupérer les enfants à la maternelle, et en réfléchissant sur le chemin à l’accrochage de leur prochaine exposition ? Et pourtant, tel est le quotidien de tant d’artistes femmes, encore aujourd’hui. Et n’en parlons pas, pire encore dans les années soixante, quand l’artiste, mère de trois bébés, s’est sentie littéralement “out of the picture”, hors-jeu, submergée comme elle l’était par la masse de travail d’une femme au foyer. Elle a donc décidé d’affranchir les taches domestiques, en commençant par les siennes en particulier, de leur condition d’esclavage, en leur octroyant un statut d’oeuvre artistique; “Mon travail portera sur le travail”, s’est-elle dit, sur le travail du soin, en particulier, le fait de s’occuper du bien-être des autres.
Et de son territoire domestique, elle est passée derechef à celui de la ville entière de New York, dont elle a naturellement choisi le service de la voirie. Et depuis, protégée par son brushing impeccable, elle arpente les différents services qui rendent la métropole vivable, elle y serre des mains (celles de tous les travailleurs, un par un), reste un an et demi à explorer la destination de nos déchets, met des serviettes hygiéniques aux arbres, fabrique des camions poubelle revêtus de miroirs tels des loges d’artistes, organise des ballets de pelleteuses, trône dans son bureau à l’enseigne “Maintenance Artist”.… La communauté des techniciens de surface, elle ne l’a jamais quittée. Elle a donné des lettres de noblesse, une image, une dignité, à tous ces travailleurs qui se plaignaient d’être traités comme des “white nigger”, des moins que rien, invisibles de surcroît. Et ce faisant, elle dresse le portrait de notre société. Ecologie, “care”, lien social, pandémie, tout y passe, l’artiste devenant à travers ses actions et ses performances une sorte de sybille de la modernité. Le film de Toby Erlich croise interviews et archives et déroule l’une après l’autre les étapes successives de ce pari fou autant que visionnaire qui est aussi le récit d’une vie --à tel point que la critique Lucy Lippard a demandé à l’artiste en 1972 “es-tu bien réelle” ?
Monica Regas