Peter Paul Rubens décuplait la productivité de son atelier anversois grâce à une myriade de peintres et d’apprentis. Le prix de chaque tableau était proportionnel à la part exécutée de la main du maître. Toujours à Anvers, de nos jours cette fois-ci, la plasticienne Karina Beumer se sent submergée par la pression d’un marché qui l’oblige à créer toujours davantage. Elle décide de poster une annonce dans la presse, offrant aux candidats qui seront choisis de la remplacer contre rétribution. Sur soixante-cinq postulants, l'artiste en choisit huit, qui vont se substituer à elle à chacune des étapes de son travail, allant même jusqu’à exposer et signer les œuvres à sa place. C'est le début d'un processus complexe, qui fait ressortir la fragilité des uns, les troubles d'identité des autres, les doutes, les hésitations de tous ceux qui, d'un jour à l'autre, deviennent des Karina Beumer. L'artiste découvre, bien malgré elle, que gérer tout ce petit monde relève de l’exploit. Rubens pouvait à la fois peindre, écouter du Tacite, dicter une lettre et bavarder avec ses visiteurs. Mais n'est pas Rubens qui veut ! L'expérience deviendra vite incontrôlable, "une sorte de projet Frankenstein qui nous a construit et nous a détruit", dira l'artiste, dont la délégation de son travail à d’autres personnes est constitutive de sa démarche artistique.
Le film questionne à dessein, et non sans cruauté, le statut de l’artiste contemporain. L’œuvre lui appartient-elle ? À qui revient le droit de la signer quand il y a plusieurs exécutants ? Quand John M Armleder confie à Jacques Garcia la mise en espace de son exposition, qui en devient l’auteur, l’artiste ou le décorateur ? Et, si on pousse ce raisonnement, sommes-nous nous-mêmes un seul être, ou bien un cumul de personnalités ? « Pourquoi suis-je devenue artiste, et surtout une artiste si complexe ? », semble s'interroger Karina… Elle prend rendez-vous chez une psychologue pour essayer d’y voir plus clair, mais sommes-nous en face de la vraie Karina Beumer, ou juste d'une homonyme ? Dans un jeu virevoltant de faux-semblants et de miroirs digne de la plus pure tradition baroque, Die originale Karina Beumer repousse toutes nos limites vitales, sociales, de genre, d'identité, dans un bric-à-brac filmique foutraque et malicieux.
Monica Regàs